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Rapport de Douglas Cumming : Dernier clou dans le cercueil des commissions de suivi

Malgré l’accumulation de preuves, le milieu du placement refuse obstinément de reconnaître que les commissions de suivi nuisent aux investisseurs. Il est toutefois inutile d’attendre une telle prise de conscience compte tenu des études empiriques approfondies effectuées par Douglas Cumming pour le compte des Autorités canadiennes en valeurs mobilières.

M. Cumming, professeur en finances à la Schulich School of Business de l’Université York à Toronto, et deux de ses collègues ont épluché une décennie de données provenant de 43 sociétés de fonds communs de placement gérant les deux tiers des actifs de fonds au pays. Les trois grandes conclusions de ces recherches cadrent avec ce que disent d’autres sources d’information non biaisées et tombent sous le sens :

1. Les fonds communs de placement qui ne versent pas de commissions de suivi ont tendance à accueillir des investissements lorsqu’ils dégagent un bon rendement et à en perdre lorsque les choses vont moins bien. C’est cependant une tout autre histoire pour les fonds qui versent des commissions de suivi. En effet, on a tendance à investir dans ces fonds même lorsque ces derniers n’offrent pas un bon rendement aux investisseurs.
2. Et plus les commissions de suivi sont élevées, plus cette tendance s’accentue.
3. Les fonds qui parviennent à attirer des investissements sans pour autant dégager de bons rendements tendent à se détériorer. C’est souvent le cas des fonds qui versent des commissions de suivi.

Autrement dit, les commissions de suivi faussent les mouvements d’investissements du fait que les ventes sont influencées par d’autres facteurs que le meilleur intérêt des investisseurs; au final, les investisseurs sont orientés vers des fonds sous-optimaux. En raison de la détérioration du rendement des fonds qui en découle, les commissions de suivi nuisent aussi aux investisseurs. Il s’agit de conclusions pour le moins inquiétantes, qui ne sont toutefois pas surprenantes.

Elles correspondent tout à fait à ce que disent les défenseurs des investisseurs depuis des années : les commissions de suivi engendrent des conflits d’intérêts systémiques. De tels conflits d’intérêts empêchent une saine concurrence des prix et mènent à de mauvais résultats pour le consommateur, car les investisseurs paient le gros prix pour des recommandations biaisées.

Les conclusions du rapport de M. Cumming prouvent aussi indubitablement que les commissions de suivi vont à l’encontre de l’intérêt public et qu’elles devraient être bannies au Canada, comme elles le sont au Royaume-Uni, en Australie et ailleurs. De nombreuses personnes avisées dans le milieu du placement se rangeront maintenant à cet avis. Et elles iront encore plus loin, parce qu’elles y voient les implications.

Elles comprennent que les conseils de placement professionnels ne peuvent coexister avec des modalités de frais nuisant aux clients. Maintenant que M. Cumming a exposé le problème, les gens du milieu comprennent qu’ils auront l’air avares, biaisés et peu professionnels s’ils continuent de s’opposer à l’interdiction des commissions de suivi. En effet, à partir de maintenant, celui qui s’opposera à l’interdiction des commissions de suivi semblera inapte comme conseiller, détruisant ainsi l’intégralité de sa proposition de valeur.

Malgré tout, certaines personnes du milieu du placement font la sourde oreille. Craignant que l’interdiction proposée des commissions de suivi réduise considérablement leurs revenus, et ne sachant pas comment répondre autrement, elles se contentent de répéter les mêmes arguments vides et usés.

Parmi ces arguments, on entend souvent qu’une interdiction des commissions de suivi engendrera une « pénurie de conseils », de sorte que les petits investisseurs ne pourront plus accéder aux conseils en placement. On affirme que c’est ce qui se produira parce que les petits investisseurs n’ont pas les moyens de payer pour des conseils. Il y a toutefois trois choses qui clochent par rapport à cet argument :

a) Il est contradictoire, si vous êtes d’accord avec ce que prétendent les sociétés de fonds communs de placement et leurs lobbyistes (comme ils le font souvent), soit que les commissions de suivi sont en réalité des frais pour des conseils continus. Si tel est le cas, alors les petits investisseurs ont effectivement « les moyens » de payer pour des conseils par l’intermédiaire des commissions de suivi qui leur sont imposées. Une interdiction de ces commissions ne ferait que remettre ce même argent entre les mains des investisseurs et pourrait ainsi leur laisser déterminer le nombre de conseils qu’ils souhaitent obtenir et combien ils sont prêts à payer.

b) Il n’y a actuellement aucune obligation de fournir des conseils en retour des commissions de suivi, et aucune preuve empirique n’appuie l’affirmation comme quoi les petits comptes reçoivent actuellement, et risquent donc de perdre, un volume important de conseils. Il est probable qu’ils n’en reçoivent même pas.

c) Il n’y aura pénurie de conseils que si le milieu du placement ne parvient pas à innover et à trouver de nouvelles façons de servir les petits investisseurs. D’ailleurs, l’on constate déjà les signes d’une transformation. De nouveaux outils en ligne et pour appareils mobiles permettent aux sociétés de fournir des plateformes économiques hybrides combinant des éléments de recherche autonome à des services de conseils complets en cas de besoin. Des conseillers virtuels offrent des services de constitution de portefeuille et de rééquilibrage des actifs à faible coût. Et ce n’est probablement que le début de la vague d’innovation.

On peut aussi s’inspirer de ce qui se fait ailleurs. Au Royaume-Uni, après les réformes, quelques investisseurs en sont arrivés à la conclusion qu’ils n’avaient pas besoin de conseils et que les conseils n’en valaient pas le coût, mais la plupart ont décidé d’en acheter. Il y a certes un petit manque de conseils résiduel, mais on s’attend à ce qu’il soit comblé rapidement. Entre-temps, les réformes ont engendré une chute rapide et bénéfique des ventes de fonds à coûts élevés.

Au Canada, les preuves sont accablantes et irréfutables : les commissions de suivi nuisent tant aux Canadiens qu’au marché. Cette situation devrait inciter les organismes de réglementation à agir rapidement par devoir pour protéger les investisseurs et favoriser des marchés équitables et efficaces.

Pour qu’une telle action soit décisive et efficace, la seule vraie possibilité est d’interdire les commissions de suivi, et le milieu du placement a tout intérêt à suivre la parade si les sociétés de placement et les conseillers veulent conserver leur crédibilité.

Cet article est publié à titre de page en regard de l’éditorial Inside Track dans la version électronique d’Investment Executive.

novembre 24, 2015