Il y a cinq étapes essentielles que les portails de financement participatif doivent suivre dès maintenant pour s’assurer de ne pas faire leurs premiers pas dans la mauvaise direction

Neil Gross

Nous ne savons pas encore si les organismes canadiens de réglementation des valeurs mobilières donneront le feu vert au financement participatif en capital. Ils en sont toujours à se demander s’il s’agit d’une bonne idée de laisser les entreprises en démarrage et les petites entreprises réunir des capitaux en vendant des actions au public sur Internet sans prospectus. Les organismes de réglementation ont raison d’être méfiants. Cette façon de procéder présente des risques et des dangers considérables.

Cependant, les médias et l’essentiel de la blogosphère ne semblent pas partager les mêmes doutes. Ils semblent pris d’une véritable frénésie à l’égard du potentiel de croissance du financement participatif. En revanche, ils ne parlent pas suffisamment des risques qu’il présente.

Cela ne peut que donner lieu à des attentes irréalistes. En outre, si le financement participatif en capital est autorisé, le contrecoup pourrait être important lorsque les investisseurs se trouveront exposés à la dure réalité, soit l’échec inévitable de la plupart des entreprises à financement participatif. Le contrecoup pourrait facilement ruiner l’avenir du financement participatif.

Les portails enregistrés de financement participatif devront travailler de concert afin d’empêcher que cela ne se produise. Ils sont censés jouer un rôle déterminant dans la protection des investisseurs en agissant comme des curateurs en ligne et en offrant des occasions de placement qu’ils ont d’abord examinées de façon approfondie (normalement) au moyen d’un processus rudimentaire de diligence raisonnable. Ils sont également censés agir à titre de contrôleurs des marchés en empêchant les investisseurs de dépasser les plafonds annuels de dépenses au titre du financement participatif – même si personne n’a encore pu expliquer de quelle façon les portails arriveront à cette fin.

Malgré tout, pour que les portails enregistrés de financement participatif et le financement participatif en capital, en général, s’assurent d’un départ exempt d’obstacle et de préjudice désastreux aux investisseurs, les portails devront d’ores et déjà prendre cinq mesures essentielles :

1. Contenir le battage entourant le financement participatif

 Essentiellement, la mise en œuvre du financement participatif en capital ne sera pas de tout repos. Les plans d’affaires de bon nombre d’entreprises en démarrage s’avéreront irréalistes ou inadéquats. Sans savoir-faire en matière de gestion et sans l’expérience requise pour transformer les concepts en réalité, même les idées qui semblent les meilleures n’aboutiront à rien. Les entreprises qui réussiront seront peu nombreuses. Le manque de liquidités sera la norme; les investisseurs n’auront aucun moyen d’éviter les pertes. En outre, les actionnaires des jeunes entreprises prometteuses feront face à une dilution considérable du capital lors des cycles de financement subséquents, détruisant ainsi tout rêve de fortune.

Les portails de financement participatif doivent tenir compte de ces réalités. Ils doivent mettre l’accent sur celles-ci de façon soutenue afin de contenir la frénésie ayant pour effet de gonfler les attentes. Ils doivent le faire, quitte à ternir considérablement l’image du financement participatif.

2. Élaborer une stratégie cohérente pour atténuer le risque de fraude

 Internet est un milieu dangereux. Les fraudeurs en ont fait leur terrain de jeu et ils ne tarderont pas à s’attaquer au financement participatif. Des sites Web illicites se feront passer pour des portails enregistrés de financement participatif; les portails légitimes se trouvent donc en première ligne. Ils doivent élaborer une stratégie efficace pour contrer la fraude.

S’appuyer sur ce que l’on appelle la « sagesse populaire » pour repérer la fraude ne constitue pas une stratégie. En agissant ainsi, les portails ne feraient que se bercer d’illusions. Cette stratégie pourrait fonctionner à l’occasion, mais l’histoire regorge d’exemples où une foule d’investisseurs se sont laissés séduire par une occasion de placement frauduleuse et se sont eux-mêmes jetés dans la gueule du loup. Il suffit de penser aux affaires Sino Forest et Bre-X, ou aux milliers d’autres affaires d’escroquerie. Pensez également au livre de Charles Mackay, Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds, publié pour la première fois il y a près de 175 ans. À ce jour, le livre est toujours édité et demeure un succès tout simplement parce qu’il dit vrai.

3. Faire preuve d’un meilleur professionnalisme

 La perception du financement participatif comme un tremplin vers la prochaine grande révélation aura tendance à attirer un nombre disproportionné d’investisseurs impulsifs, naïfs, trop sûrs d’eux, mal informés et peu avertis. Par conséquent, les portails de financement participatif doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger les investisseurs crédules, pas seulement parce qu’ils sont vulnérables, mais également parce qu’ils risquent fort d’être leurs principaux clients.

La conformité à la réglementation ne suffira pas, à elle seule, à offrir une protection maximale. Un professionnalisme sans faille sera nécessaire. Les portails devront adopter et appliquer des normes faisant des intérêts des clients une priorité. Ils devront interdire toute pratique pouvant donner lieu à un conflit d’intérêts.

 4. Expliquer les risques en langage clair

 Les portails doivent apprendre comment expliquer l’ensemble des risques, de façon claire et dans un langage que l’investisseur moyen peut comprendre. Des essais seront nécessaires pour s’assurer que la divulgation est réellement efficace. Les portails devront faire en sorte que les investisseurs soient obligés de prendre entièrement connaissance des risques et qu’ils ne puissent pas seulement les faire défiler sans y porter attention.

 5. Ne pas perdre de vue l’objectif réel

 Le financement participatif en capital a pour objectif de permettre aux entreprises en démarrage et aux jeunes entreprises d’obtenir des capitaux de lancement afin qu’elles puissent croître et générer des profits pour les actionnaires, tout en créant des emplois et en contribuant à l’économie. L’objectif n’est pas seulement d’offrir aux Canadiens encore plus de titres spéculatifs dans lesquels investir.

Cette distinction est très importante. Elle signifie que les portails ne devraient pas se contenter d’offrir une multitude de choix sans égard pour la qualité. Elle signifie également que les portails ne devraient pas inciter les investisseurs à exploiter au maximum les plafonds de dépenses d’investissement. Après tout, le financement participatif n’a pas pour objectif d’obtenir beaucoup d’argent auprès de petits investisseurs; il vise plutôt à obtenir un peu d’argent auprès de nombreux investisseurs. De petites contributions peuvent permettre de faire de grandes choses. Kickstarter l’a d’ailleurs démontré en finançant des milliers de projets sans but lucratif par l’intermédiaire du financement participatif. Bon nombre de ces projets, d’une valeur allant de 100 000 $ à 1 000 000 $, ont été financés grâce à des contributions de moins de 75 $ chacune en moyenne.

Bien que nous ne sachions pas ce que l’avenir réserve aux portails de financement participatif au Canada, une chose est sûre : l’objectif du financement participatif pourra être atteint en grande partie si le public devient mieux renseigné sur les risques associés aux entreprises en démarrage et sur le risque de fraude inhérent au financement participatif. De ce fait, les plans d’affaires des portails doivent tenir compte de ce besoin en matière d’éducation. Plus particulièrement, qui enseignera aux Canadiens ce qu’ils doivent savoir? Comment le feront-ils? Qui paiera pour cet enseignement? Comment saura-t-on si l’enseignement a été efficace?

Tant qu’ils n’auront pas répondu à ces questions et qu’ils n’auront pas adopté les autres mesures recommandées, les portails ne seront pas prêts à assumer leurs responsabilités. De même, les organismes de réglementation ne seront pas en mesure de déterminer, de façon éclairée, s’il est sûr de donner le feu vert au financement participatif en capital.