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Mesures non conformes aux PCGR : des outils utiles pour les investisseurs ou un non-sens néfaste?

La légendaire actrice américaine Mae West a dit, un peu en connaissance de cause, qu’» abuser des bonnes choses peut être merveilleux. » Mais dans le milieu financier, où l’accès à l’information est généralement considéré comme une bonne chose, est-ce que plus d’information est nécessairement mieux?

En effet, peut-on considérer comme merveilleux le fait que les sociétés ajoutent à leurs déclarations réglementaires des mesures de rendement qui ne sont ni exigées ni définies par des principes de comptabilité généralement reconnus (mesures non conformes aux PCGR)? Cette information supplémentaire aide-t-elle les investisseurs à avoir une compréhension plus profonde et plus nuancée de la situation financière réelle de l’entreprise? Ou est-ce que les mesures non conformes aux PCGR ont pour effet d’obscurcir plutôt que clarifier?

Les déclarations non conformes aux PCGR sont de plus en plus courantes. Selon Bloomberg LP, 63 % des entreprises qui font partie de l’indice composé S&P 500 ajoutent des mesures de rendement non conformes aux PCGR à leurs déclarations. Toute une augmentation comparativement aux 20 % de 2008. L’augmentation est encore plus prononcée parmi les sociétés faisant partie de l’indice S&P/TSX 60, comme l’indique une récente analyse qui précise qu’un seul de ces 60 émetteurs présente uniquement des mesures conformes aux PCGR dans ses dépôts réglementaires.

Cette analyse révèle également à quel point ces ajustements non conformes aux PCGR ont tendance à être extrêmement optimistes lorsqu’il s’agit de déclarer les revenus, les bénéfices et la rentabilité. Dans près de 90 % des cas, les ajustements évoqués par la direction ont servi à augmenter les mesures pertinentes des déclarations, ce qui se traduit par des chiffres ajustés considérablement plus élevés que les chiffres présentés selon les PCGR.

En fait, ce que la majorité des directions d’entreprise disent aux investisseurs, c’est que les concepts et règles comptables standard sous-estiment le rendement de leur société en raison d’un manque de « compréhension » du fonctionnement de leur entreprise.

Cela peut être vrai dans certains cas. Il se peut fort bien que les comptables ne comprennent pas certaines entreprises. Mais les règles comptables sont-elles erronées quant aux bénéfices et aux dépenses d’entreprise dans 90 % des cas? Cela est peu probable.

Il est également peu probable que les devises s’apprécient avec le temps, même si c’est ce que suggère le monde des mesures non conformes aux PCGR. À titre d’exemple, le bénéfice net déclaré en 2009 par les sociétés faisant partie de l’indice composé S&P 500, non conforme aux PCGR, était 36 % plus élevé que le bénéfice net déclaré calculé selon les PCGR. En 2015, cet écart s’élevait à 42 %. Est-ce que tout cela est logique? On pourrait normalement penser que les montants en dollars peuvent varier, mais que l’écart devrait demeurer plus ou moins constant.

Or, cela met justement en lumière une des caractéristiques clés des mesures non conformes aux PCGR : elles ne sont pas constantes. Elles n’ont aucune définition précise et ne sont liées à aucune convention. Les entreprises peuvent littéralement inventer ces mesures comme bon leur semble et les modifier à leur guise.

Les organismes canadiens de réglementation des valeurs mobilières imposent peu de contraintes à cet égard. En gros, ils se contentent de demander (et « demander » est le mot clé ici, puisque leurs souhaits s’expriment par des directives non contraignantes) aux entreprises de présenter les chiffres conformes aux PCGR à côté de leurs calculs non conformes aux PCGR, en leur accordant une visibilité égale ou supérieure, et de fournir un rapprochement entre les deux.

On peut s’inquiéter du fait que cette approche réglementaire peu contraignante est un échec. Une nouvelle étude indique qu’environ 35 % des sociétés faisant partie de l’indice TSX 60 ne respectent pas ces directives. En outre, des rapports récents des Autorités canadiennes en valeurs mobilières indiquent que dans plus de 70 % des cas en moyenne, les renseignements déclarés par les émetteurs comportent des lacunes – et que dans 20 % des cas, un retraitement et un nouveau dépôt des documents d’information ont été exigés, et dans un autre 9 % de cas, des mesures coercitives ont dû être prises. On peut présumer que dans certains cas, la présentation de mesures non conformes aux PCGR était la cause.

Cependant, au-delà des statistiques, les organismes de réglementation doivent se demander si l’approche de laisser-faire qu’ils ont adoptée à l’égard des chiffres de rendement remodelés s’appuie sur des principes de base. Les investisseurs peuvent bénéficier d’information supplémentaire uniquement si cette information est valide. Le problème que posent les mesures non conformes aux PCGR réside dans le fait que les sociétés peuvent les calculer comme bon leur semble. Le risque d’induire les investisseurs en erreur est bien réel, si ceux-ci tentent de comparer des sociétés en fonction de paramètres qui semblent similaires sans toutefois l’être.

De plus, ces chiffres fantaisistes ont une incidence négative en polluant la source d’information d’où proviennent, ultimement, les valorisations des sociétés et les prix du marché.

Des observateurs soulignent qu’il ne s’agit pas d’un problème nouveau. Le problème est devenu endémique il y a deux décennies lorsque les cyberentreprises (les « dot-coms ») ont envahi le marché, affirmant que leurs modèles d’affaires les soustrayaient au paradigme des PCGR et justifiaient supposément des valorisations très élevées — même si la plupart de ces cyberentreprises n’avaient jamais généré de revenu.

Tout cela s’est mal terminé à l’époque. L’histoire doit-elle se répéter?

Cet article est publié à titre de page en regard de l’éditorial Inside Track dans la version électronique d’Investment Executive.

octobre 06, 2016