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Marge d’erreur : Les conseillers ne devraient pas être des distributeurs de prêts non comptabilisés

Archimède, le mathématicien et ingénieur grec de l’Antiquité, est connu pour son explication du principe du levier. Si on lui donnait un levier suffisant, disait-il, il pourrait soulever le monde.

Imaginez toutefois qu’au lieu d’un levier physique, Archimède aurait voulu un levier financier, soit un prêt en vue de réaliser des placements. Il l’aurait probablement décrit comme une chose tout aussi puissante, mais quelque peu sinistre. Il aurait ainsi bien pu dire qu’avec un prêt levier suffisant, il pourrait ruiner le monde.

Les emprunts excessifs en vue de réaliser des placements peuvent vraiment mener à la ruine. Ils sont d’ailleurs la raison pour laquelle le krach boursier de 1929 a été aussi dévastateur. Le recours au levier financier a également anéanti une multitude de millionnaires ayant eu recours à la marge, lorsque la bulle Internet a éclaté en 2000 et que la crise financière a frappé le monde en 2008.

En 2000, la dette liée à la marge s’élevait à 11 milliards de dollars au Canada. Manifestement, le tourment qui s’en est suivi n’a pas suffi pour réduire l’attrait du recours au levier, de telle sorte qu’en 2008, les Canadiens étaient embourbés dans des prêts de courtiers dépassant les 16 milliards de dollars. Qu’en est-il aujourd’hui? Ce montant atteint maintenant 21 milliards de dollars.

Et on ne connaît même pas toute l’histoire : on ne sait que ce qui figure dans les livres comptables. Il faut en outre ajouter l’endettement des prêts non comptabilisés, si bien entendu l’on parvient à trouver des données fiables à cet égard. Les organismes de réglementation ne possèdent pas de telles données. Pourtant, B2B Banque, qui consent des prêts dans ce domaine, posséderait à elle seule, paraît-il, un portefeuille de prêts de placement atteignant les 5 milliards de dollars. Dieu sait à combien s’élèvent les sommes prêtées par les autres institutions ayant accordé de tels prêts!

Il est intéressant de noter que B2B Banque ne considère pas que ses clients sont ceux qui obtiennent des prêts auprès de son organisation. Dans son profil corporatif, B2B indique que ses « communautés de clients » sont des conseillers et des courtiers. La banque se considère comme un prêteur « offrant ses services à un réseau de quelque 27 000 professionnels de la finance ». Elle les rassure en déclarant : « nous n’entrons jamais en concurrence avec nos clients en offrant des produits directement au public ».

Non, en effet. Dans ce modèle d’affaires, le fabricant ne vend pas directement ses produits (prêts de placement) aux clients. Les clients du fabricant (soit les conseillers et les courtiers) sont plutôt utilisés comme distributeurs des produits. Ils constituent la force de vente de ces prêts.

Qu’est-ce qui pourrait être plus puissant qu’une force de vente jouissant déjà d’une influence toute particulière auprès du consommateur? Une armée de 27 000 distributeurs dont dépendent les consommateurs pour obtenir des conseils sur des questions financières, et auxquels ces derniers confient les économies de toute une vie. Quel concepteur de produits financiers n’aimerait pas cela?

Mieux encore, cette entente de distribution ne coûte rien aux prêteurs accordant des prêts non comptabilisés, puisque les conseillers sont payés par des commissions à partir des titres supplémentaires achetés au moyen des produits des prêts.

Du point de vue du conseiller, les prêts de placement se vendent pratiquement tout seuls ces jours-ci : les clients peuvent obtenir un prêt à un taux de 2 % ou moins, puis obtenir un rendement du capital investi de 3,5 % ou de 4 %, et empocher la différence. Aussi simple qu’imprimer de l’argent, n’est-ce pas? Un tel discours éveillerait l’intérêt de nombreux clients, et c’est effectivement le cas; toutefois, trop souvent, l’ampleur des risques que pose cette stratégie est occultée.

Pourtant, ces risques ne peuvent être ignorés. Alors que les taux d’intérêt ne peuvent que monter et que les marchés parviennent à peine à contenir leur nervosité d’une heure sur l’autre, le recours au levier pour réaliser des placements s’avère plus dangereux que jamais. Cette pratique ne devrait pas être aussi répandue. Pourtant, les données montrent qu’elle l’est, et qu’elle se propage à vitesse grand V.

Les organismes de réglementation devraient être alarmés par cette prolifération, notamment parce qu’elle se produit dans un contexte où, dans bien des cas, les preuves montrent que les conseillers ont recommandé sans discernement le recours au levier financier dans le but d’accroître leur propre rémunération et les actifs administrés de leur entreprise.

En outre, les avis réglementaires, présentés sous la forme de notes d’orientation sur la pertinence du recours au levier financier, n’ont aucune incidence. Les prêts sur marge comptabilisés ont augmenté de plus de 23 % après que l’Organisme canadien de réglementation du commerce des valeurs mobilières a publié une note d’orientation à cet égard en février 2014. De plus, depuis l’entrée en vigueur de la politique de l’Association canadienne des courtiers de fonds mutuels en 2013, la hausse enregistrée a été de 40 %.

On s’expose à une possible catastrophe, et l’on ne peut laisser une telle chose se produire. Il faut faire cesser la propension désinvolte de l’industrie des placements à promouvoir le recours au levier financier, une stratégie qui l’avantage largement. Mais les notes d’orientation ne suffiront pas. Les poursuites ciblées non plus, d’ailleurs.

Il faut plutôt instaurer des contraintes imposant des limites raisonnables au recours au levier financier. Ces contraintes devraient, au minimum, comprendre ce qui suit :

  • la supposition que le recours au levier financier pour réaliser des placements convient seulement aux épargnants avertis ayant une tolérance élevée au risque;
  • l’exigence que des conseils juridiques indépendants soient obtenus avant de mettre une maison en garantie d’un prêt de placement;
  • l’interdiction d’établir des ententes entre conseillers et prêteurs incitant à recommander l’emprunt, en l’absence de preuve incontestable que le recours au levier servira au mieux les intérêts du client.

Enfin, il conviendrait de se pencher sur le motif qui a mené à proposer le recours au levier. La question essentielle est la suivante : Les conseillers et les courtiers devraient-ils continuer d’être rémunérés sur la part des titres achetés au moyen de l’argent emprunté, alors que cette pratique est clairement à l’origine d’un vaste problème que l’on peine maintenant à maîtriser?

Cet article est publié à titre de page en regard de l’éditorial Inside Track dans la version électronique d’Investment Executive.

décembre 17, 2015