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Les conseillers-robots pourraient jouer en faveur de la norme visant à privilégier les intérêts du client

Depuis plusieurs décennies, les conseillers financiers ont accès à des logiciels sophistiqués qui utilisent les données de connaissance du client pour classer les investisseurs en différentes catégories et préparer pour eux des portefeuilles type. Certains de ces programmes utilisent également des algorithmes plus compliqués conçus pour les aider à formuler des recommandations pour le réinvestissement de dividendes, le rééquilibrage des portefeuilles des clients et la cristallisation de pertes fiscales. La nouveauté, c’est que des modèles de prestation de services mettent à présent ces puissants outils à la disposition des clients en ligne.

C’est ce que l’on appelle les « conseillers-robots », destinés à être utilisés principalement avec les portefeuilles des fonds négociés en bourse, en mode automatique, pour un prix de souscription mensuelle dérisoire. Ils gagnent rapidement en popularité, principalement parmi les investisseurs de 20 à 40 ans, tranche d’âge de l’ère numérique particulièrement à l’aise avec les services en ligne.

Aux États-Unis, les sociétés de conseillers-robots telles que Wealthfront Inc. et Betterment LLC jouissent d’une croissance exponentielle. Au cours des trois derniers mois seulement, leurs actifs sous gestion pour ce secteur ont crû de plus de 36 %, de 11,5 à 15,7 milliards de dollars américains. Au Canada, Canadian ShareOwner Investments Inc. propose désormais un programme de conseiller-robot, et d’autres sociétés devraient également lancer leur service maison.

Cela inquiète-t-il les autres acteurs du secteur ? Pas vraiment, du moins pour le moment. La plupart des sociétés considèrent probablement les conseillers-robots comme un concept simpliste destiné à un créneau à faible marge, tributaire des grands volumes, loin des maisons de courtage de grande qualité. Ainsi, même si cette technologie devait, comme on peut s’y attendre, s’améliorer pour devenir plus précise et plus « humaine » avec le temps, il est probablement escompté que la plupart des clients choisiront toujours de traiter avec des personnes plutôt qu’avec des robots qui leur proposent des services à rabais.

Cependant, la même présomption avait été faite dans le secteur des voyages quand Expedia et Travelocity ont fait irruption dans le domaine il y a environ 10 ans. Aujourd’hui, les statistiques montrent que le nombre d’agences de voyages en activité a baissé de 34 % ces douze dernières années, notamment à cause de l’impact de ces agences en ligne.

L’évolution technologique menace les agents immobiliers de la même façon. Les acheteurs à la recherche d’un logement trouvent aujourd’hui des maisons grâce à leurs téléphones intelligents, font des visites virtuelles et contractent des prêts en ligne, si bien que les agents doivent prouver qu’ils peuvent apporter une valeur ajoutée à cette expérience sur le marché immobilier. De même, les vendeurs peuvent présenter leurs maisons et trouver des acheteurs en quelques clics et n’ont plus à s’appuyer sur un agent comme auparavant pour vendre leur logement.

Pour rester en lice, les agents immobiliers ont choisi de souligner leur rôle de protecteurs farouches des intérêts des clients. Ils vont même jusqu’à vanter une obligation fiduciaire caractéristique de l’agent immobilier. Les agences de voyages ont adopté une stratégie similaire en jouant sur leur capacité à éloigner les clients des vols assurés par des compagnies aériennes de piètre qualité et des hôtels miteux, toujours alléchants en ligne.

Voilà peut-être un aperçu de ce à quoi ressemblera le secteur des investissements plus tard : un marché divisé entre des conseillers-robots proposant des offres à très bas prix aux clients intéressés par les services bas de gamme et de milieu de gamme et des conseillers en chair et en os, qui, soucieux d’éviter la purge de masse, seront contraints de proposer aux clients une protection accrue contre les mauvais traitements que leur réserve le marché financier.

Cette attitude exagérément protectrice du conseiller vis-à-vis du client aurait des répercussions profondes, car elle forcerait les conseillers à envisager un statut légal de leur devoir fiduciaire. En effet, ils inviteraient alors les tribunaux et les autorités de réglementation à imposer des obligations générales aux acteurs du secteur d’agir en donnant priorité aux intérêts des clients.

Si la situation évolue dans ce sens, il faut se demander si le refus actuel du secteur des placements d’adopter une norme visant à privilégier les intérêts du client ne sera pas finalement considéré avec un peu de regret – regret que leur refus ait pu compromettre ou retarder l’encadrement du développement des conseillers-robots avant que celui-ci ne gagne en puissance et regret également que le temps perdu à s’opposer à une norme visant à privilégier les intérêts du client n’ait pas plutôt été mis à profit pour l’adapter, afin que celle-ci soit à la fois conforme au besoin de protection des investisseurs et à la nécessité pour le secteur de disposer d’un modèle d’affaires viable.

Bref, il y a tout lieu de se demander si l’impasse dans laquelle se trouve actuellement la norme visant à privilégier les intérêts du client ne sera pas vue un jour comme une occasion manquée par le secteur des placements de modeler favorablement son propre avenir.

août 25, 2014