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La connaissance du produit dans un monde difficile

Les conseillers en placement doivent comprendre la structure, les caractéristiques et les risques de tout instrument de placement qu’ils recommandent en vertu de la règle de connaissance du produit. C’est une règle facile à invoquer, mais qu’il est parfois difficile de mettre en pratique – en particulier quand les produits sont nouveaux et complexes.

Prenons l’exemple des fonds négociés en bourse (FNB) synthétiques. Contrairement aux FNB ordinaires, les FNB synthétiques n’imitent pas leur indice de référence en détenant un panier d’actions similaire à celui de l’indice. Les FNB synthétiques utilisent des produits dérivés pour reproduire le rendement de l’indice de référence. Cette innovation présente apparemment quelques avantages tels qu’une réduction des frais et une diminution des erreurs de suivi, mais suscite des inquiétudes pendant certains trimestres.

Parmi les instances qui expriment leurs inquiétudes figurent les autorités de réglementation et les banques centrales, très bien informées, qui composent le Conseil de stabilité financière. Elles-mêmes ne peuvent pas prévoir comment se comporteront les FNB synthétiques une fois que les taux d’intérêt, actuellement à des creux historiques, se normaliseront. Le CSF a donc mis en garde contre la possibilité que les FNB synthétiques ne créent des « illusions de liquidités ». Cela signifie que, en période de tension sur les marchés, les produits dérivés sous-jacents de ces investissements pourraient subir un blocage, alors que les actions de l’indice de référence continueraient de s’échanger, ce qui anéantirait la valeur des FNB synthétiques. Ou pas. Personne ne sait réellement ce qui se passerait, parce que notre expérience dans ces conditions est pour ainsi dire nulle.

Comment alors appliquer correctement la règle de connaissance du produit dans ces circonstances avec un tel produit, dont les caractéristiques clés de rendement ne sont pas encore connues ? Est-il suffisant que le conseiller comprenne simplement comment le produit est censé fonctionner ? Ou bien doit-il comprendre comment il se comporte lorsqu’il interagit en situation réelle – au-delà d’un modèle mathématique du marché ?

Peu d’informations claires sur ces questions sont disponibles. Un avis du personnel des Autorités canadiennes en valeurs mobilières publié plus tôt cette année souligne que les inscrits doivent réaliser une analyse critique des caractéristiques inhérentes au produit et étudier de quelle façon celles-ci influent sur les risques éventuels et le rendement de l’investissement. Le produit ne peut être recommandé, d’après l’avis, qu’après une évaluation motivée du « potentiel réel » de l’investissement.

Vient alors la question de savoir si le potentiel réel d’un produit complexe peut être évalué avec un soupçon de réalité ou de confiance en l’absence d’au moins quelques antécédents réels. Nous vivons dans un monde où les choix en matière de placement se multiplient rapidement et où les produits deviennent de plus en plus exotiques et complexes, car ils doivent se différencier des produits concurrents. Ces produits interagissent de façon toujours plus complexe avec les marchés, ce qui multiplie les dérives inattendues. Dans ce contexte, il devient absolument fantaisiste de penser que quiconque peut définir le « potentiel réel » d’un investissement non encore testé en situation réelle.

Alors, que faire d’autre ? Peu soutiendront un retour à la vieille méthode qui consiste à considérer tout produit comme risqué jusqu’à ce qu’il ait fait ses preuves en situation réelle sur plusieurs années. Cette approche serait dénoncée aujourd’hui comme nuisant à l’innovation. Même chose pour qui suggèrerait de limiter l’usage de nouveaux investissements complexes au marché institutionnel jusqu’à ce que la dynamique de chaque produit ait été totalement comprise. (Les limites imposées actuellement à la distribution de titres dispensés de prospectus sont déjà dénoncées par un groupe de pression actif comme une mise en quarantaine déguisée.)

Il n’en demeure pas moins que c’est une piètre décision que de continuer simplement avec une règle qui devient illusoire tout en prétendant protéger le public. Le problème, en vérité, est que la règle de connaissance du produit a été établie à une époque où les produits étaient plus simples. Mais aujourd’hui, dans un monde plus complexe, la situation est instable et l’attention se porte trop sur le produit et pas assez sur l’intérêt bien compris des investisseurs. Ainsi, au lieu de se demander quel est le potentiel réel de ce nouveau produit, une question plus importante serait de savoir s’il est dans le meilleur intérêt de l’investisseur d’acheter un produit qui n’a pas encore fait ses preuves.

Vu sous cet angle-là, l’importance d’avoir une norme privilégiant l’intérêt du client est facile à comprendre. Elle établirait un principe directeur fondamental destiné à protéger les investisseurs même lorsque des obligations telles que la règle de connaissance du produit sont insuffisantes en elles-mêmes.

octobre 16, 2014