| 

La divulgation financière, efficace ou pas ?

La divulgation publique d’informations vise deux objectifs fondamentaux dans la réglementation des valeurs mobilières : elle doit réduire les asymétries d’information entre l’intermédiaire et le client dans un souci d’équité et permettre de gérer les conflits d’intérêts plutôt que de simplement les interdire.

À la base de tout cela, il y a une présomption essentielle. Nous supposons que, si les informations sont assez complètes, exprimées en langage simple et fournies en temps opportun, les investisseurs peuvent et vont les utiliser de manière efficace pour évaluer les risques et prendre des décisions rationnelles en matière de placement, dans leur meilleur intérêt. Mais si cette présomption était fausse ? Si, en definitive, les investisseurs n’étaient pas en mesure d’utiliser ces divulgations de façon utile? Et si, en fait, ces divulgations poussaient les investisseurs à agir contre leurs intérêts ?

Voilà les questions que se sont posé des chercheurs en comportement humain tels que Daylian Cain (Yale University), Sunita Sah (Harvard University) et George Loewenstein (Carnegie Mellon University). Leurs conclusions montrent que la divulgation financière n’a pas toujours les effets désirés.

D’abord, les expériences que ces chercheurs et d’autres ont menées prouvent que les investisseurs ne se méfient pas autant qu’ils devraient des conseils fournis par des conseillers tendancieux, même lorsque leurs conflits d’intérêts sont exposés. Parmi les conclusions les plus étonnantes, cependant, on apprend que la divulgation peut même avoir différents effets pervers :

    • Elle peut accroître le biais tendancieux des conseils, car elle peut donner au conseiller un sentiment d’exonération morale (il peut être poussé à penser : « J’ai expliqué ma situation en porte-à-faux, je n’ai donc plus à être impartial. »)
    • Elle peut également amener les investisseurs à ne pas s’inquiéter de ce dont ils devraient au contraire se soucier (l’investisseur peut penser : « Mon conseiller était si franc et si honnête au sujet des conflits d’intérêts que je pense que je peux vraiment lui faire confiance à présent. »)
    • Et si l’investisseur sent qu’on lui force la main (comme l’effet du mendiant où le donneur se résigne à acquiescer plutôt que de subir la réaction à un refus), la divulgation peut accroître sa tendance à accepter les recommandations de conseillers tendancieux, même si sa confiance s’est amoindrie.

Il ne faut pas considérer ces résultats comme des vérités absolues. La recherche n’est encore qu’à ses débuts, relativement récente et embryonnaire. Cependant, si un crédit quelconque peut être accordé à ces observations sur le comportement humain, les conséquences sont lourdes pour la réglementation des valeurs mobilières.

Comment, par exemple, garantir l’efficience de nos marchés sujets à tant de conflits si les intermédiaires ne peuvent pas gérer ces conflits par la divulgation ? Doit-on tout simplement interdire les conseils donnant prise à des conflits d’intérêts ? Et quant à ceux qui réclament plus et une meilleure divulgation, quel intérêt y a-t-il si les investisseurs sont programmés pour les ignorer ou les utiliser de façon inappropriée ?

Ces effets ne vont pas disparaître comme par enchantement et on ne peut pas tout simplement ignorer ce qui sème le doute sur la validité de nos hypothèses clés. De nombreuses positions pourraient être à revoir à différents égards, mais la première étape consiste probablement à étudier davantage la question.

Il faut essayer de savoir si ces phénomènes de comportements humains touchent non seulement la divulgation de conflits d’intérêts, mais aussi de risques et, dans ce cas, dans quelle mesure. Cette question mérite d’être traitée en priorité compte tenu des pressions actuelles en faveur d’un accès élargi aux investissements dispensés d’une obligation de prospectus. Dans le cadre de cette initiative, les autorités de réglementation canadiennes se proposent de protéger les investisseurs en leur faisant signer des formulaires de reconnaissance de risque, mais aucune étude ne semble avoir été réalisée pour évaluer l’efficacité de ce processus d’avertissement.

Le diable est dans les détails. Il faut trouver la formulation juste et éviter celle qui ne convient pas. Il faudrait également savoir si le moment choisi pour décrire les risques et leur reconnaissance de la part du client exerce un impact. La divulgation d’informations est-elle efficace lorsqu’elle intervient dès le début du processus et avant qu’une décision d’achat ne soit prise, et inefficace après ? Si les informations sont fournies à la fin, sont-elles perçues simplement comme des dispositions standard ajoutées par des avocats trop prudents ?

Il est tentant de croire que le problème peut être résolu seulement avec un peu de bon sens : expliquer clairement les risques sur une feuille de papier, s’assurer que l’investisseur la lise et la signe, et l’affaire est réglée : il sait à quoi il s’engage. Cependant, les recherches en comportement humain prouvent que ce n’est pas si simple et que divulguer des informations aujourd’hui n’est pas chose aisée. Des produits de placement complexes, dont beaucoup sont vraiment difficiles à comprendre, font partout leur apparition sur le marché de détail, alors que des foules d’investisseurs peu avertis sont attirées sur le marché par les faibles taux de produits simples tels que les certificats de placement garanti et les obligations d’épargne du Canada.

Dans ce contexte, il ne faudrait pas continuer sur la voie de réformes qui reposent sur des présomptions dépassées. Nous avons été avertis que ces présomptions pouvaient être fausses et il faut en tenir compte. Cherchons ce qui fonctionne vraiment.

septembre 15, 2014