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Confiance des investisseurs : perdue en 60 millisecondes

L’effet de la négociation à fréquence élevée (NFE) sur l’intégrité du marché est devenu un sujet d’actualité brûlant, particulièrement aux États-Unis, mais aussi Canada. Les comportements manipulateurs et prédateurs allégués de certains adeptes de la NFE prennent la forme d’opérations électroniques en avance sur le marché (ils utilisent des logiciels évolués et un accès rapide pour prendre les devants sur des opérations) et l’arbitrage à escompte (ils profitent d’un barème de frais de négociation en fonction de la « fourniture ou réduction de la liquidité »). Le résultat pour les investisseurs, selon Michael Lewis l’auteur de Flash Boys: A Wall Street Revolt, c’est que les marchés sont truqués et les dés sont pipés.

De nombreux événements ont débouché sur le système actuel et sur les possibilités de mener des activités manipulatrices et trompeuses par la NFE, notamment les progrès de la technologie, la fragmentation des marchés et la démutualisation des bourses. L’informatique est utilisée depuis longtemps dans la négociation, mais l’emploi d’algorithmes complexes et de systèmes automatisés pour déclencher des opérations est un phénomène relativement nouveau – qui prend de vitesse les efforts de réglementation pour surveiller cette activité. Les opérateurs NFE ne sont pas les premiers à s’adonner à des activités manipulatrices comme les opérations en avance sur le marché, mais du fait de la vitesse et de la complexité de leur activité de négociation, celle-ci est beaucoup plus pernicieuse et il est plus difficile de s’en protéger.

Les bourses de valeurs jouent un rôle vital dans la formation de capital. Ce sont des intermédiaires essentiels du marché, qui rapprochent les fournisseurs et les utilisateurs de capitaux afin de faciliter l’affectation optimale des ressources financières. Mais il est important de reconnaître que bien qu’elles soient investies d’une fonction publique essentielle, les bourses sont aussi des entités à but lucratif qui existent pour maximiser le profit pour leurs actionnaires.

Les bourses et les systèmes de négociation parallèles (SNP) tirent des revenus de diverses sources, dont les droits d’inscription, les frais de négociation et les services technologiques tels que la colocation et la fourniture de données exclusives. Les bourses et les SNP comptent maintenant sur les revenus de la NFE, ce qui les amène à privilégier les intérêts des opérateurs NFE – y compris ceux qui cherchent à s’arroger un avantage dans la négociation – sur les intérêts de participants plus traditionnels du marché.

La Fondation canadienne pour l’avancement des droits des investisseurs (FAIR Canada) craint que ce favoritisme n’entraîne plusieurs problèmes de structure, d’intégrité et d’équité du marché – et n’érode à terme la confiance du public dans les marchés des valeurs mobilières. Ce sont des problèmes auxquels les autorités de réglementation doivent s’attaquer.

À la base, la qualité, l’efficacité et l’intégrité du marché doivent être préservées. Les marchés doivent être équitables et, ce qui n’est pas moins important, doivent être perçus comme équitables. Les autorités de réglementation pourraient améliorer l’équité du marché de diverses façons.

Par exemple, elles pourraient et devraient interdire aux bourses et aux SNP de donner un avantage de négociation à des participants du marché avertis qui génèrent de très gros volumes d’ordres et de négociation (et par conséquent d’importants profits et parts de marché) par rapport aux investisseurs individuels et à d’autres participants qui ne génèrent pas d’importants niveaux d’activité. Une des manières de le faire pourrait être d’imposer des frais pour les ordres, y compris leur modification et leur annulation. De tels frais pourraient réduire la rentabilité de la saisie d’ordres qui ont pour seul but de collecter des informations.

De plus, un retard temporel ne serait-ce que d’une fraction de seconde pourrait résoudre des problèmes tels que la réalisation d’opérations en avance sur le marché. Et le modèle des réductions accordées en fonction de la « fourniture ou réduction de la liquidité » devrait être examiné pour déterminer son effet sur l’intégrité du marché, puisqu’il pourrait avoir pour conséquence involontaire de récompenser la NFE ce qui ne représente pas un avantage pour le marché. Pour éviter les événements extrêmes tels que les effondrements éclair, les autorités de réglementation pourraient aussi exiger la mise à l’essai des algorithmes avant le lancement des opérations de marché réelles.

En outre, les autorités devraient prendre des mesures de mise en application contre les pratiques de négociation manipulatrices et trompeuses, dont les opérations en avance sur le marché par la NFE. FAIR Canada croit savoir que les États-Unis prennent actuellement de telles mesures et encourage les autorités ici au Canada à envoyer un message clair pour faire savoir que toute activité de marché manipulatrice ou trompeuse donnera lieu à des sanctions sévères.

Les autorités canadiennes analysent actuellement la NFE et son incidence sur le marché. FAIR Canada soutient cette initiative. Cependant, il est essentiel que les autorités agissent vite pour faire en sorte que tous les investisseurs – quelle que soit leur taille ou leur vitesse – puissent utiliser les bourses et les SNP avec la plus grande confiance.

Cet article a initialement été publié comme une tribune libre sous la rubrique Inside track dans la version en ligne de Investment Executive.