Dans son nouvel ouvrage intitulé Enough (John Wiley & Sons, 2009), John Bogle, fondateur du groupe Vanguard et pionnier de l’investissement à faible coût, accuse directement le secteur des services financiers d’extraire beaucoup plus de valeur qu’il n’en crée. Ce livre aborde aussi la philosophie ou culture d’accumulation et appelle à plus de professionnalisme, à une meilleure gérance et à un plus grand leadership.
L’ouvrage s’ouvre sur une charmante histoire. À une réception donnée par un milliardaire en 2007, Kurt Vonnegut informe son ami Joseph Heller que leur hôte, un gestionnaire de fonds de couverture, a empoché plus d’argent en une journée que Heller n’en a gagné avec son roman très populaire Catch-22. « Oui, mais moi j’ai quelque chose que lui n’aura jamais : assez ! » lui répond Heller.
John Bogle prétend que l’économie américaine a été faussée par le rôle disproportionné qu’y a joué le secteur financier. En 2006, ce secteur a réalisé à lui seul 215 des 711 milliards de dollars de bénéfices nets de toutes les sociétés de l’indice S&P 500.Cela représente 30 % du total – 35 % si l’on inclut les bénéfices des sociétés financières affiliées aux grandes sociétés industrielles comme General Electric.
M. Bogle reconnaît qu’aucune étude systématique n’a encore évalué quelle proportion des rendements des investisseurs a été absorbée par le secteur des services financiers, mais il risque quelques estimations. Ses données sur les coûts d’intermédiation proviennent d’estimations du Bogle Financial Markets Research Center fondées sur des données de la Securities Industry and Financial Markets Association, de Lipper Analytical Services et d’Empirical Research Associates. M. Bogle reconnaît « la fragilité de ces données » et réclame « une analyse économique approfondie et indépendante des coûts et des avantages de notre système financier ».
Au cours des 50 dernières années, les actions ont eu un rendement nominal moyen de 11 % par année. M. Bogle estime qu’il en coûte aux investisseurs individuels au moins 2 % par année pour posséder des actions – commissions de courtage, frais de gestion, frais d’acquisition, services-conseils, coûts de toute la publicité, frais d’avocats et ainsi de suite. Les impôts sur le revenu et sur les gains en capital représentent au moins 1,5 % par année. Et l’inflation a été de 4,1 % par année en moyenne au cours des 50 dernières années. Cela laisse un rendement réel plutôt dérisoire de 3,4 %.
En 2007, les coûts directs du système des fonds communs de placement – en grande partie des frais de gestion et des dépenses d’exploitation et de marketing – se sont chiffrés à plus de 100 milliards de dollars. Les fonds paient aussi des dizaines de milliards de dollars en frais de transaction aux maisons de courtage et banques d’investissement, et indirectement à leurs avocats et à tous les autres intermédiaires. Les personnes qui investissent dans les fonds paient aussi à des conseillers financiers des frais estimés à 10 milliards de dollars par année.
Mais ces 110 milliards de dollars ne sont que la pointe de l’iceberg. Il y a aussi 380 milliards de dollars de coûts additionnels liés aux maisons de courtage et aux banques d’investissement. Les frais payés aux gestionnaires de fonds de couverture et de fonds de retraite, aux conseillers financiers et aux services fiduciaires des banques ainsi que les frais juridiques et comptables représentent 130 milliards de plus. Le total de tous ces coûts, selon l’estimation de John Bogle, s’élève à 620 milliards de dollars.
Il s’agit là de coûts annuels – et ils sont en croissance. Si les tendances actuelles se maintiennent, les coûts d’intermédiation globaux atteindront « la somme ahurissante de 6 000 milliards de dollars » d’ici 10 ans. Par comparaison, le marché boursier américain a une valeur totale de 15 000 milliards de dollars et le marché obligataire américain, une valeur totale de 30 000 milliards de dollars.







